Nous sommes là, pleins de notre si belle générosité, nous les aimons et leur proposons des solutions. Pourquoi ne courent-ils pas pour être les premiers à en profiter ? Pourquoi tant d’enfants font-ils le choix d’y rester ou y retournent aussi vite qu’ils en sont sortis ?
De là où nous sommes, il peut sembler bien surprenant qu’un enfant auquel nous proposons d’aller vivre dans un centre, où il aura un vrai lit, une vraie douche, de vrais repas, fasse le choix de rester dans la rue, ou y retourne après quelques semaines.
Tout d’abord, souvenez-vous des causes qui l’ont amené dans la rue, et de ces adultes qui se révélaient incapables de s’occuper de lui ; pensez au regard que les adultes, s’ils ne détournent pas les yeux, posent sur lui, le pirañita, quand ils le croisent dans la rue ; imaginez la violence des batidas, ces rafles de police où ils les emmènent, lui et ses amis, parqués comme des bêtes dans des camions, au commissariat, pour les y enfermer quelques heures, quelques jours, quelques mois. Alors pourquoi? Pourquoi ferait-il confiance à cet éducateur qu’il ne connaît pas ? Pourquoi cet adulte-là vaudrait-il mieux que ceux qu’il connaît déjà?
Je n’oublierai jamais le déchirement que semblait ressentir Yoao, six ans, confronté au choix d’accepter notre offre de l’emmener dans un centre, promesse incertaine d’un avenir meilleur et de rester dans la rue avec son groupe qui le protège, s’occupe de lui, le nourrit. Face aux encouragements de ses amis et notre insistance, il est monté avec nous dans un taxi, mais une fois sur place, il n’en voulait plus descendre. Nous l’avons fait sortir de force, avant d’assister à une crise de nerfs. Après trois pas dans la bonne direction, il se jetait à terre, jetait ses chaussures au loin, s’accrochait à nos jambes, hurlait, pleurait, nous donnait des coups de pieds, se relevait sous nos paroles rassurantes, trois pas… et recommençait. Nous n’avons finalement jamais atteint le centre, et avons ramené l’enfant « chez lui », auprès de ses amis.
Dans la décision de Yoao, deux facteurs étaient criants. La méfiance envers cet adulte qui ne lui a jamais rien apporté de bon, et les sentiments forts qu’il ressentait pour la famille qu’il s’était choisi, son groupe. Il n’est pas rare de voir un enfant refuser d’intégrer un centre ou retourner dans la rue car ceux qui lui étaient proches, amis ou petits amis, membres de la famille, lui manquaient. Malgré le travail exceptionnel des centres auprès des enfants, éducateurs, psychologues et autres, l’amour, la tendresse et l’affection y restent cruellement insuffisants.
A cela, nous pouvons bien sûr rajouter un incontournable facteur physique. La drogue, que la grande majorité d’entre eux consomme quotidiennement, et la dépendance qui y est liée ont leur part de responsabilité. Si elle ne le dissuade pas d’intégrer un centre, elle ne manquera pas de se rappeler au bon souvenir de l’enfant pendant toute la longue et difficile période de sevrage, mettant en permanence en péril tous les progrès qui ont été faits et se révélant une terrible source de rechute.
Enfin, un autre élément non négligeable pouvant expliquer le phénomène, c’est l’enfant lui-même ! Car s’il est certain que c’est un enfant trop vite autonome, trop vite confronté à une trop difficile réalité, il n’en garde pas moins des réactions et préoccupations enfantines, une échelle de valeurs enfantine. Près de fêter ses cinq mois en centre, Maria-Isabel, treize ans, a bien failli s’enfuir lorsqu’elle apprit, d’une source pas forcément très sûre, que l’un de ses amis, un garçon de son groupe resté dans la rue, prétendait avoir été son petit-copain. Furieuse, cela a bien failli suffire pour qu’elle abandonne tout… simplement pour lui tirer les oreilles !
C’est l’ensemble des ces facteurs que les éducateurs de centre et éducateurs de rue tentent de prendre en compte pour intervenir le mieux possible auprès des enfants et les accompagner et aider dans le long processus qu'est la construction d'un projet de vie.
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